Institut des Territoires Coopératifs

18 mai – devenir minoritaire, ou dialogique ?

Quelques jours après l’une de nos rencontres, l’observatrice qui nous accompagnait nous faisait part de sa réflexion en lien avec la rencontre à laquelle elle participait. Elle attirait notre attention sur une présentation, faite dans le cadre d’un projet MCDR sur « L’innovation sociale au service de l’installation agricole : l’exemple des parcours d’accompagnement multi-acteurs » en décembre 2017. Xavier Lucien, du réseau des Créfad, était invité à intervenir sur le terme « multi-acteurs » (son intervention peut-être lue ici) et on peut lire dans sa conclusion « Le devenir minoritaire est une des bases, un fondement, du principe de coopération, qui nécessite de penser pluriel et agencements des pluriels, donc équilibres instables, donc mouvements et dynamiques. Penser le « multi-acteurs », c’est penser la coopération plutôt que l’opposition, donc penser minoritaire. »

À la lecture de ce texte, nous retenons deux éléments essentiels que nous partageons totalement et une limite que nous proposons de dépasser.

Le premier point d’accord concerne la distinction entre « auteur » et « acteur ». Xavier fait référence aux travaux de Jacques Ardoino sur la distinction entre agent-acteur-auteur : l’agent exécute, l’acteur également même s’il développe plus d’autonomie que l’agent. C’est être auteur qui permet le développement de la créativité. À l’InsTerCoop, nous utilisons cette même grille de lecture pour distinguer la collaboration (travailler avec) de la coopération que nous définissons comme être co-auteur d’une œuvre (opéra) commune. À l’inverse du « travail » (être employé signifie étymologiquement être plié à), l’œuvre déploie et grandit les individus. L’intention souvent mise derrière les projets dits « multi-acteurs » est de passer d’une logique de collaboration à une logique de coopération, dans laquelle on passe du travail à l’œuvre, et qui nécessite de passer également de co-acteur à co-auteur. Développer sa maturité coopérative c’est se donner les moyens de répondre à cette intention.

Le deuxième point d’accord concerne la reconnaissance de la singularité. Pour traiter du « multi-acteurs », Xavier Lucien s’appuie sur l’abécédaire de Gilles Deleuze et reprend le concept du « devenir minoritaire » (note : ce concept est développé à la lettre G-auche). Pour Xavier Lucien, le devenir minoritaire « c’est l’acceptation structurelle du multiple, de l’hétérogène, de l’existence indispensable de l’autre, celui qui nous dérange, parfois complique la vie, parfois nous enrichit. Le devenir minoritaire est un état d’esprit qui nous empêche de penser unique, qui institue qu’en permanence je dois lutter contre ma propre tentation du majoritaire […] » Et il conclut par : « Le devenir minoritaire est une des bases, un fondement, du principe de coopération, qui nécessite de penser pluriel et agencements des pluriels, donc équilibres instables, donc mouvements et dynamiques. »

Nous avons un point d’accord essentiel avec ces propos : sans prise en compte de la singularité de chacun, sans partage des singularités, il ne peut y avoir de coopération. La coopération commence par le partage des subjectivités. C’est la raison pour laquelle l’Observatoire de l’Implicite étudie les rouages de la coopération au niveau territorial et collectif ainsi qu’au niveau individuel, et c’est pourquoi son protocole repose sur l’expression, dans une écoute collective, des singularités individuelles qui composent le collectif.

Mais nous souhaitons relever une limite au raisonnement qui tendrait à croire que « Penser le « multi-acteurs », c’est penser la coopération plutôt que l’opposition, donc penser minoritaire », comme le dit Xavier Lucien. Nous voyons dans cette proposition une des raisons qui nourrit la précarité des projets, parfois même revendiquée par leurs auteurs,  qui conduit à une sorte d’essoufflement, et finit souvent par marginaliser des projets multi-acteurs qui n’ont pas l’impact social qu’ils pourraient avoir.

D’un côté, les défenseurs des stratégies de « changement d’échelle » visent le « devenir majoritaire », avec tous les effets négatifs soulevés par Deleuze et repris par Xavier. De l’autre, ceux du « devenir minoritaire » risquent la réduction comme une peau de chagrin de l’impact de leur action et limitent ainsi leur pouvoir de transformation sociale. 

Ce n’est qu’après avoir embrassé les principes de la pensée complexe proposés par Edgar Morin que nous avons pu conceptualiser ce qu’est la maturité coopérative. L’un de ces principes est celui de dialogie: une dialogie est l’unité symbolique de deux logiques, qui s’appellent l’une l’autre, qui ont besoin l’une de l’autre et qui en même temps peuvent s’opposer l’une à l’autre. Deux logiques qui peuvent donc être à la fois complémentaires, concurrentes et antagonistes. Nous avons repéré, auprès de plus de 50 collectifs maintenant, 12 dialogies qui font la maturité coopérative. Xavier Lucien propose un choix exclusif entre devenir majoritaire ou  devenir minoritaire. À cet endroit même, nous proposons une dialogie que nous avons appelé « entre diversité et unité ». On a besoin d’unité pour construire une action forte, et on a besoin de la richesse qu’offre la diversité. Parfois la recherche d’unité se fait en gommant les diversités au risque de détruire le caractère multi-acteurs et donc la coopération, parfois la recherche de diversité morcelle l’action et finit ainsi de la même manière par détruire son caractère multi-acteurs et donc la coopération !

Plutôt que « devenir minoritaire », nous proposons comme clé aux projets multi-acteurs qui se veulent effectivement coopératif d’habiter pleinement cet espace entre diversité et unité, et de l’investir de manière dynamique : en fonction du contexte, de la situation, et des enjeux, il s’agira de trouver un équilibre cohérent et sans cesse renouvelé entre diversité et unité. C’est en habitant l’espace qui existe entre diversité et unité, en développant ce que nous appelons la maturité coopérative, que l’on peut à la fois savoir être minoritaire et ne plus avoir peur de grandir, de croître, y compris de croître en nombre, et d’essaimer.


Notre étape du jour, quelques kilomètres entre Clermont-Ferrand et Cébazat.

Etape Clermont-Cebazat
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Les percées les plus passionnantes du XXIème siècle ne viendront pas de la technologie, mais d’une vision augmentée et élargie de ce que veut dire être un être humain» – John Naisbitt