Institut des Territoires Coopératifs

26 octobre 2018 – Le principe de Bertil ; laisser l’autre prendre sa place

19 kms entre Selongey et Vaillant (Haute-Marne)

Le Principe de Bertil : laisser l’autre prendre sa place

Guy Baudon est documentariste. Il est avec nous depuis une semaine pour saisir les images du film sur la coopération que nous espérons monter à la fin des quatre itinérances de 2018 et 2019. En 1995 Guy a réalisé un documentaire sur l’association « La Bourguette », qui a créé, en 1973, les premières institutions médico-sociales spécifiques à l’autisme. La Bourguette permet aujourd’hui à plus de deux cents résidants, accueillis dans neuf établissements du Vaucluse et du Var, de vivre « leur vie » dans le respect et la dignité. Elle a peu à peu élaboré une approche originale d’accompagnement, fondée sur l’éducation, le travail, l’ouverture au monde, la socialisation par une vie partagée dans les villages, le sport et la culture.

Dans le documentaire, intitulé « Le principe de Bertil », l’un des responsables du centre raconte :

« Un des enfants qui s’appelle Bertil m’avait pris au mot quand je leur avais dit à l’ouverture [du centre] qu’ils allaient être pour beaucoup dans le fait de savoir comment les aider. Il est arrivé un enfant très autistique, très replié, qui restait accroupi en se frappant la tête contre le mur, et Bertil, sans rien dire à personne, sachant qu’il était anorexique, est allé chercher un biscuit dans l’armoire, pour le lui proposer. Il lui a tendu et à notre grande surprise, Mourad s’est dressé pour pouvoir prendre ce biscuit. Mais au moment de prendre ce biscuit, n’a pas pu le croquer. Il l’a rejeté. Et Bertil nous dit, pour expliquer le geste qu’il venait d’avoir : « D’abord il faut donner ». Il reprend un deuxième biscuit, et à ce moment-là, le pose sur la tablette de la cheminée. Très sur de lui. Et Mourad se dresse, va prendre le biscuit, et le mange. Et Bertil nous dit « …et ensuite, il faut laisser prendre. »

Cette histoire que Guy nous raconte sur la route, attire notre attention sur la maturité coopérative de Bertil. Son pas de côté va permettre à Mourad de changer de comportement, alors que bien souvent quand quelque chose ne fonctionne pas, on refait la même chose… Un peu plus de la même chose donne toujours, un peu plus du même résultat. Le « Principe de Bertil » illustre l’un des principes d’action constitutifs de la maturité coopérative : entre la place que l’on prend et la place que l’on laisse.

« D’abord, il faut donner ». Coopérer, c’est échanger. En lui proposant le biscuit, Bertil invite l’autre à l’échange. Mais donner ne suffit pas pour qu’il y ait véritablement échange. Par son don, Bertil amène l’autre à prendre : il laisse une place à l’autre pour lui permettre de choisir, d’agir, et de s’investir. C’est parce que Bertil laisse cette place que Mourad peut la prendre.

« Ensuite, il faut laisser prendre ». Ce principe de Bertil gagnerait à être travaillé dans les collectifs de coopérateurs. Communiquer, échanger, c’est « amener l’autre à se saisir ». Si je montre à l’autre, lui explique, et que je fais pour lui, il ne peut y avoir d’apprentissage, il ne peut y avoir coopération. L’apprentissage commence lorsque j’amène l’autre à se questionner sur ce qu’il a vu et entendu, entrant ainsi dans un processus de modélisation par lequel il construit sa propre manière de faire, en s’appuyant sur ses propres choix.

Nous croisons beaucoup de projets à intention coopérative dont l’objet est d’aider l’autre en lui offrant des services se substituant à ce qu’il pourrait faire, et de fait, ne lui permettant pas de faire son apprentissage. Souvent, les acteurs de ces projets finissent par regretter de ne pas trouver les bénéficiaires de leur action au rendez-vous, c’est-à-dire en capacité à devenir réellement acteurs. Pour qu’ils se positionnent comme tels, sans doute faudrait-il commencer par les laisser prendre, qu’ils exercent ainsi leur capacité de choix et d’autonomie. Lors de notre 2ème itinérance en Drôme et Ardèche, Christophe Chevallier nous avait dit que Pôle Sud avait commencé son essor lorsqu’il avait « arrêté de faire de l’humanitaire pour faire de l’humain », et qu’il était passé du « faire pour au faire avec ». Bertil fait avec Mourad. De même que l’éducateur fait avec Bertil.

Souvent, c’est pour faire gagner du temps à l’autre qu’on veut « faire pour » lui, en lui apportant son expérience. Sur notre chemin, nous avons croisé un entrepreneur qui nous expliquait combien le fait d’être parrainé par un autre entrepreneur lui avait permis, en prenant ainsi le train en marche, d’avoir des résultats positifs dès la première année. Mais il nous expliquait également que l’année suivante il avait été en difficulté par manque d’anticipation. On peut se poser la question de l’apprentissage qu’il aurait fait de manière progressive et qui lui a été « épargné » par son parrain.

Bertil commence par donner, puis laisse Mourad prendre, quand et comme il le décide. Faire une partie du chemin et laisser un espace à l’autre permet de développer la coopération et de devenir co-auteur. Nous constatons le plus souvent une difficulté à laisser cet espace dont l’autre pourrait s’emparer. Cela demande de ne pas prendre toute la place pour permettre, éventuellement, à l’autre d’en prendre une. Quitte à vivre avec l’inconfort du vide pendant quelque temps.

Légende :

  • De superbes couleurs, dans la forêt de Champberceau
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Les percées les plus passionnantes du XXIème siècle ne viendront pas de la technologie, mais d’une vision augmentée et élargie de ce que veut dire être un être humain» – John Naisbitt