Institut des Territoires Coopératifs

28 avril – De l’eau aux moulins

Moulin de Gaspard, La Chapelle d’Alagnon (Cantal) – Rencontre avec les acteurs du collectif « De l’eau aux moulins »

Son action

Le collectif « De l’eau aux moulins » est officiellement né il y a à peine quelques semaines… mais en fait, il a déjà une histoire car il a poussé sur une autre initiative. En 2018 Daniel, qui tient la librairie de Murat part à la retraite. Profondément émues par le risque de fermeture, quelques personnes en sollicitent d’autres et organisent une réunion « Pour une librairie à Murat ». Deux jours plus tard, plus de 20 personnes se retrouvent pour envisager les possibilités de reprise, ce qui, soit dit en passant, n’est pas une mince affaire. Comme le hasard fait (souvent) bien les choses, à peu près en même temps, une enseignante de Bordeaux, Isabelle, s’attache également à ce lieu et décide de le reprendre (voir La Montagne, Les « Belles pages » écrivent un nouveau chapitre). Soulagement du collectif, qui se dit « maintenant que nous sommes réunis, que pouvons-nous faire ensemble ? »

À quelques kilomètres de là, à la Chapelle d’Alagnon, Sébastien a racheté le moulin du Gaspard pour y ouvrir une guinguette (voir La Montagne, Sébastien veut faire guincher Gaspard). « De l’eau aux moulins » est né comme cela : autour du moulin de Gaspard et de sa guinguette, organiser des événements culturels et conviviaux. Et surtout un pluriel : ce n’est pas seulement le moulin de Gaspard que le collectif souhaite irriguer. Ce sont toutes les initiatives culturelles et conviviales du territoire.

Le collectif est aujourd’hui animé par une « collégiale », à laquelle quelques enfants participent. Les premiers week-ends de concert au moulin sont l’occasion de recruter de nouveaux membres. Ils sont déjà près de 70.

Ce qu’ils retiennent de la journée

Des résonances avec nos travaux

Avec tous les collectifs que nous rencontrons désormais, nous reprenons dans notre journal d’itinérance trois points clés que la rencontre a permis d’explorer et de questionner.

Comme avec Déchiq’Bois, l’acte de naissance « De l’eau aux moulins » illustre bien que l’aptitude à coopérer entre les individus permet l’émergence de projets nouveaux. La coopération produit du développement !

Les membres du collectif expriment, tout au long de la journée, ce qu’ils n’aiment pas dans le monde d’aujourd’hui, qu’ils ne souhaitent pas développer, et contre quoi ils luttent : l’individualisme, la mal-bouffe, les logiques non de rétribution mais de profits exagérés, pour ne citer que quelques exemples. Ils nous montrent aussi être clairement tournés vers un « aller vers » : comment, en développant notre propre pouvoir d’agir, pouvons-nous proposer des réponses à ces éléments contre lesquels nous luttons. L’histoire du collectif, partie du refus d’assister à la fermeture de la librairies de Murat pour aujourd’hui porter un projet plus large montre comment le collectif habite l’espace entre « lutter contre » et « aller vers ». Comme le souligne l’un des participants, accepter d’ « aller vers » c’est accepter de se confronter avec un futur inconnu, de « faire avec ». À Gaspard, nous trouvons un collectif qui incarne bien le principe d’action « entre organique et planifié ». Le collectif sait dans quelle direction il va, mais se laisse un important espace de choix et de liberté. C’est peut-être ce qui fait dire à Sylvie, Présidente d’une CUMA et qui nous accompagne en tant qu’observatrice « je ne sais pas exactement où vous allez, mais j’ai envie de revenir ». De l’eau aux moulins nous montre par là que l’œuvre commune (sans laquelle il ne peut y avoir coopération) n’est pas nécessairement matérielle (aller à cet endroit précis). Elle n’est pas nécessairement le but, mais peut être la manière de faire le chemin.

Le deuxième élément que nous retenons de notre rencontre est la quête par le collectif, d’une croissance personnelle : apprendre des autres, se développer, grandir personnellement. Plusieurs participants soulignent la dialogie entre « ce que nous sommes et ce que nous voudrions être » : «  Je ne suis pas toujours à l’aise avec les gens, mais j’aime les gens », ou « j’ai un tempérament d’ours, mais je souhaite faire part d’un collectif ». Lorsque transformation personnelle et transformation collective vont vraiment de pair, alors la coopération devient possible et l’œuvre commune permet effectivement de déployer les individus et de devenir une œuvre spirituelle, qui appartient au domaine de l’esprit et des valeurs profondes qui mettent les personnes en mouvement.

Pour finir, les participants d’aujourd’hui mettent de l’eau à notre moulin quant au caractère hologrammatique des principes d’action de la coopération. « Le principe hologrammatique exprime que dans certains systèmes complexes la partie est inscrite dans le tout et le tout est inscrit dans la partie (Morin & Le Moigne, 1999) ». Lorsque nous avons commencé ce projet MCDR, nous tentions de savoir quels principes d’action parmi les 12 étaient plus déterminants à des moments clés de la vie d’un collectif. Peu à peu, nous avons senti que cette question de recherche était infondée. A Gaspard, les participants ont mis en lien ces principes d’action : en fait, certains peuvent être plus ou moins visibles en fonction des situations et des péripéties que le collectif traverse, mais ils sont bel et bien tous reliés les uns aux autres.


Les percées les plus passionnantes du XXIème siècle ne viendront pas de la technologie, mais d’une vision augmentée et élargie de ce que veut dire être un être humain» – John Naisbitt