Intervention sur les Sciences Participatives - Institut des Territoires Coopératifs Institut des Territoires Coopératifs

Intervention sur les Sciences Participatives

Introduction

Une mission sur les sciences participatives a été confiée par le ministère de l’Education Nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche à François Houllier, PDG de l’INRA et Président de l’Alliance nationale de recherche pour l’environnement (AllEnvi) afin d’en favoriser le développement. La mission devra déboucher prochainement sur un guide de bonnes pratiques pour favoriser le développement des sciences participatives, dispositifs de recherche dans lesquels les acteurs de la société civile participent aux processus de production scientifique. Ces collaborations entre scientifiques et citoyens, entre laboratoires, amateurs et associations, se développement et se diversifient.

Le 30 juillet à Marciac, dans la foulée des « Controverses Européennes » s’est tenue une journée d’échanges sur le sujet, où Patrick Beauvillard, cofondateur de l’Institut des Territoires Coopératifs, était invité à témoigner, en sa qualité de Conseiller Régional d’Aquitaine pour apporter le point de vue du politique sur ce sujet. Auparavant, Jacques Chevalier, professeur à l’Université d’Ottawa, et mondialement reconnu pour la portée de ses travaux sur la « recherche-action-participative » depuis trente ans avait apporté un éclairage passionnant dont vous pouvez voir la vidéo ci-après. L’objectif de la mission confiée au Président Houllier étant l’identification de bonnes pratiques, Patrick Beauvillard a centré son propos sur les outils nécessaires au développement des approches participatives.

Un enjeu démocratique

Dans son introduction, il a tout d’abord élargi le propos, en insistant sur le fait que tous les domaines de la société, et pas seulement les sciences, font l’objet d’un désir croissant de participation des citoyens, qui souhaitent s’impliquer dans les projets qui les concernent ou les intéressent. On parle en effet de sciences participatives, mais également de management participatif, de financement participatif, de démocratie participative, de conception collaborative, notamment dans le monde du logiciel… Dans le champ de l’évaluation des politiques publiques, on parle désormais d’évaluation participative pour associer le citoyen dans l’évaluation de l’utilité sociale des politiques publiques… Bref, dans tous les domaines, les citoyens veulent être acteurs.

Cela peut paraître contradictoire avec le « repli citoyen » qui se désengagerait de la société. Pour Patrick Beauvillard, ce soi-disant repli est l’expression d’un désaccord avec une société dans laquelle il ne se retrouve plus. Mais à chaque fois que l’on donne aux citoyens une opportunité authentique de mettre leurs « empreintes digitales » et de contribuer à un projet, ils la saisissent. On suscite alors des énergies, de la mobilisation, et l’on créé ainsi de l’enthousiasme, de l’envie et de l’intelligence.

En ce sens, la question de la participation active du citoyen constitue un véritable projet politique, et un enjeu démocratique.

Participatif ou coopératif ?

P. Beauvillard apporte une distinction sémantique. Au terme « participatif », il préfère le terme de « coopératif ». En effet, dans bien des cas, la participation des citoyens se limite à une illusion puisqu’il s’agit d’un simple affichage. Les exemples foisonnent dans le domaine politique où les concertations sont nombreuses, mais souvent sans effet. Dans le domaine scientifique également, la participation du citoyen peut se limiter à la collecte de données, alors que le travail d’analyse reste l’apanage du scientifique. Le terme « participatif » reste vague sur le rôle des acteurs et leur contribution à la finalité du projet. Le terme « coopératif » est préférable puisqu’il décrit le fait de partager, non seulement le travail (comme dans « collaboratif »), mais la création même de l’œuvre (« opera ») et d’en être, ainsi, co-auteur.

Pour coopérer, nous avons besoin de nouveaux outils. Quelle sera la grammaire et quel sera le vocabulaire de la coopération, ou bien, pour reprendre l’analogie de Jacques Chevalier avec le jazz, quelle sera l’harmonie et quel sera le contrepoint de la coopération ? Quelle langue faudra-t-il apprendre de manière à coopérer réellement ? Il y a trois niveaux de réponses

Savoir-faire coopération

Le premier niveau de réponse consiste à inventer des outils nouveaux. Nous avons entendu dans les tables rondes tout au long de la journée, les mots de co-construction, de débats contradictoires qui pourraient être constructifs, d’évaluer l’utilité sociale de projets scientifiques… Pour cela, il est nécessaire de mobiliser des savoir-faire particuliers.

D’autant plus que tous les acteurs de la journée ont insisté sur la nécessité de prendre en compte la transversalité des sujets, comme seul moyen d’appréhender la complexité du monde dont nous avons eu maints exemples. Il est clair que l’on ne pourra comprendre et traiter la complexité qu’en combinant des savoirs différents, des angles de vue multiples, et qu’en décloisonnant les disciplines.

C’est la partie « simple » du sujet : créer de nouvelles méthodes, acquérir de nouveaux savoir-faire pour apprendre à coopérer.

Savoir-être coopératif

Le deuxième niveau de réponse est moins souvent abordé, et pourtant tout aussi fondamental. En fait, les savoir-faire coopératifs n’auront d’impact que si les acteurs possèdent également des savoir-être coopératifs.

Tous les outils que nous avons évoqués ci-dessus reposent la question de la relation interpersonnelle, du « comment j’interagis avec l’autre ». On touche alors des choses beaucoup plus sensibles. L’une des tables rondes du matin posait la question du langage, comme n’étant pas toujours suffisante pour se comprendre et dépasser les représentations des uns et des autres. Une autre table ronde évoquait la nécessité de « passeurs », de « médiateurs », de personnes dont les capacités et l’attitude permettent de développer l’écoute, de dépasser les incompréhensions. Il s’agit là de sujets extrêmement importants si l’on veut que le champ du collaboratif ou du coopératif émerge réellement.

Beaucoup d’énergie est dépensée dans l’élaboration d’outils et techniques tels que les débats citoyens, les plateformes numériques collaboratives, etc. Mais ce champ des savoir-être mobilise encore assez peu malheureusement. Peut-être parce que nous sommes encore trop souvent dans la seule compréhension intellectuelle des choses, et avons du mal à appréhender ce qu’Edgar Morin appelle la « compréhension humaine », beaucoup plus large, et qui intègre les compréhensions relationnelles, spatiales, émotionnelles. Sans cette compréhension humaine, nous n’arriverons pas à communiquer pour coopérer, et les outils et méthodes seront alors simplement inopérants dans le meilleur des cas, et bien souvent générateurs de frustrations et de conflits.

Transformation personnelle

Après les outils et la question de la relation interpersonnelle, le troisième niveau de réponse renvoie à la question intra-personnelle. Pour P. Beauvillard, il n’y peut y avoir de transformation sociale sans transformation personnelle.

On ne peut affirmer être chercheur et faire de la recherche participative sans se poser la question de l’évolution de son propre rôle de chercheur. Et du coup, de son statut de chercheur par rapport à l’autre. On ne peut à la fois faire de la recherche participative et continuer à croire que seuls les chercheurs sont experts. Donner un rôle de co-auteur à l’autre, c’est accepter de ne plus être l’auteur unique… Cette mutation est complexe et peut être traumatisante.

De même, on ne peut pas dire « je fais de la démocratie participative » et continuer à croire que l’évaluation des politiques menées a lieu tous les 6 ans par le suffrage universel qui confère le droit, une fois élu, de faire ce que l’on souhaite. Le rôle de l’élu va changer à partir du moment où l’on fait de la démocratie réellement participative ou coopérative.

Sans une réflexion approfondie sur l’image que l’on a de soi par rapport aux autres, et sans prolonger cette réflexion par une évolution de ses comportements, on ne pourra pas entrer de plein pied dans l’espace coopératif.

Oui, il faudra inventer de nouveaux savoir-faire et de nouvelles méthodes pour appréhender le champ de la science participative. C’est la partie facile. Celles-ci ne seront opérantes qu’en développant de nouveaux savoir-être, ce qui est beaucoup plus exigeant.

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Les percées les plus passionnantes du XXIème siècle ne viendront pas de la technologie, mais d’une vision augmentée et élargie de ce que veut dire être un être humain» – John Naisbitt